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Cinéma sénégalais : de prestigieuses distinctions remportées dans de grands festivals mais ces prix sont l'arbre qui cache la forêt.

Vendredi 28 Juin 2019 / La cinéaste franco-sénégalaise Mati Diop, lors de la réception du Grand Prix du 72ème Festival de Cannes, le 25 mai 2019

Le 7ème art sénégalais a gagné en popularité durant ces six dernières années, avec de prestigieuses distinctions remportées dans de grands festivals. Mais ces prix sont l'arbre qui cache la forêt.

Avec le long métrage "Tey" (Aujourd'hui, pour le wolof), le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis a remporté en 2013 l'Étalon de Yennenga, le Grand Prix du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), l'un des plus grands festivals de cinéma du continent.

Quatre ans plus tard, en mars 2017, Alain Gomis repart encore de la capitale du Burkina Faso avec le Grand Prix du FESPACO, qui récompense son long métrage "Félicité".

Quelques jours auparavant, ce film avait déjà remporté le Grand Prix du Festival international du film de Berlin.

Le film "Atlantique", de la Franco-Sénégalaise Mati Diop, a remporté le Grand Prix du Festival de Cannes, en France, le 25 mai dernier.

On est très fiers d'avoir une femme sénégalaise pour nous représenter au Festival de Cannes, mais un film porte la nationalité des fonds avec lesquels il est financé.

Modou Mamoune Faye, Journaliste, critique de cinéma

La lauréate signe ainsi l'une des plus belles réussites du 7ème art sénégalais. Avant "Atlantique" - un long métrage tourné à Dakar -, aucun film sénégalais n'avait été sélectionné pour la compétition officielle du Festival de Cannes après "Hyènes", de Djibril Diop Mambéty (1945-1998), en 1992.

Derrière ces splendeurs se cachent les misères du cinéma au Sénégal, pays où cet art était très populaire, de l'indépendance en 1960 jusqu'au début des années 80.

A cette époque, le Sénégal a donné à l'Afrique des cinéastes de renom, dont Djibril Diop Mambéty, Mahama Johnson Traoré (1942-2010) et Ousmane Sembène (1923-2007), une légende du 7ème art africain.

Au Sénégal, les cinéastes ne sont pas à la fête malgré les prestigieux prix remportés. Et les acteurs se désolent de la situation du secteur, qui souffre de plusieurs maux : financements insuffisants, inexistence de salles de cinéma dans la quasi-totalité des grandes villes, etc.

"Il ne faut pas qu'on nous fasse croire que le cinéma sénégalais se porte bien. Tous ces films, ceux d'Alain Gomis et de Mati Diop ont été financés au moins à 95 % par des fonds étrangers (…) On fait du boucan pour s'attribuer le mérite des autres et dire que le cinéma sénégalais se porte bien…" peste le cinéaste sénégalais Mansour Sora Wade, 67 ans, lauréat en 2002 du Tanit d'or, le Grand Prix du Festival du film de Carthage (Tunisie) pour "Le prix du pardon".

Modou Mamoune Faye, journaliste au quotidien sénégalais "Le Soleil" et critique de cinéma, semble partager cet avis : "On peut même s'interroger sur la nationalité du film 'Atlantique', même si la réalisatrice est une Franco-Sénégalaise. Ce film a été financé à environ 80 % par des fonds étrangers. Le Sénégal n'a contribué qu'à hauteur de 20 % peut-être. Est-ce qu'il a même atteint ce pourcentage ? On est très fiers d'avoir une femme sénégalaise pour nous représenter au Festival de Cannes, mais un film porte la nationalité des fonds avec lesquels il est financé".

"De petites sommes"

Le premier sacre de Gomis au Fespaco a été un déclic pour le 7ème art au Sénégal. C'est en recevant la délégation de son pays rentrée de Ouagadougou avec le Grand Prix que le président sénégalais, Macky Sall, a annoncé sa décision d'approvisionner le Fonds de promotion de l'industrie cinématographique et audiovisuelle (Fopica). Soit 11 ans après la création du Fopica via une loi promulguée en 2002 par Abdoulaye Wade, son prédécesseur.

Le financement annuel du fonds est passé d'un milliard de francs CFA en 2014 à deux milliards par an les années suivantes. Mais le Fopica peine encore à sortir le 7ème art de sa longue disette financière. De nombreux acteurs du cinéma déplorent la modicité du fonds.

"On ne développera pas le cinéma en octroyant 20 millions, 50 millions ou 60 millions aux films. (…) Ce n'est pas avec de petites sommes comme celles-là qu'on va y arriver", jure Mansour Sora Wade. "Avec deux milliards de francs CFA, on peut avoir trois bons longs métrages", reconnaît-il toutefois.

Selon Modou Mamoune Faye, le cinéma a été victime de la politique d'ajustement structurel en vigueur au Sénégal dans les années 80 et 90, durant lesquelles "l'État a décidé de se désengager de certains secteurs comme la culture".

"La culture était complètement laissée en rade. La plupart de nos cinéastes réalisaient des films avec des fonds étrangers, des fonds de la coopération française notamment. À la suite du désengagement de l'État, la production cinématographique a beaucoup baissé. Le cinéma sénégalais parvenait à peine à faire deux longs métrages par an, au moment où des pays comme le Nigeria en faisaient des dizaines dans l'année. De cette période aux années 2000, le cinéma a été plombé", se souvient Faye.

Le budget nécessaire pour certains films dépasse le montant annuel octroyé au Fopica, fait-il remarquer, suggérant que le secteur privé s'implique dans ce secteur.

Au Sénégal, le 7ème art peut-il retrouver son faste des années 60 à 80 ?

Oui, répond Mansour Sora Wae. Pour y arriver, dit-il, "il faut qu'il y ait une véritable relance du cinéma avec le peu de moyens que nous avons". "Il nous faut une véritable politique cinématographique. Il faut qu'on y mette vraiment les moyens nécessaires. La relance, on en parle depuis longtemps, mais il n'existe pas une véritable relance du cinéma au Sénégal", soutient Wade.

Il se souvient de l'époque où "les films sénégalais étaient financièrement soutenus par des fonds locaux".

L'absence de salles de cinéma est l'un des obstacles au développement du 7ème art sénégalais. Les salles sont pourtant au cinéma ce que les stades sont au football et les arènes à la lutte : un important pourvoyeur de recettes.

BBC


Source: BBC

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