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Cinéma : Djibril Diop Mambéty, l'archange des petites gens

Mardi 04 Août 2020 / Cinéma : Djibril Diop Mambéty, l'archange des petites gens

Disparu il y a 22 ans, le grand cinéaste sénégalais nimbe toujours l'horizon du 7e art de ses effluves. Retour sur un parcours hors du commun.

« La mort anéantit la chair, mais pas les bonnes œuvres », chantent les griots, ces conteurs, « historiens » et troubadours bien de chez nous. Sans conteste, Djibril Diop Mambéty est de la race des plus illustres ; ceux sur qui les vertus corrosives du temps n'ont point d'effets, si ce n'est qu'en vieillissant il bonifie le génie créatif, amplifie l'aura, encense la geste et adoucit les contours sans en alterner la substance. Mambéty, c'était l'artiste alpha !

Dans un article aux allures d'éloge funèbre, son ami, le réalisateur congolais Balufu Baluka Kanyinka concluait : « Djibril Diop Mambéty est une œuvre. Une œuvre universelle et immortelle. » À sa suite, je me permettrais bien d'ajouter ceci : la figure de Mambéty est celle d'un démiurge atemporel. Et de ce point de vue, il ne peut mourir, et ne mourra jamais. Il est, à tout jamais, au panthéon, « dans l'ombre qui s'éclaire », pour reprendre aux mots un autre célèbre Ndiobène (le clan des Diop), le poète-vétérinaire Birago Diop.

Autodidacte précoce, rien ou presque de son environnement familial ne prédestinait le jeune Djibril à une carrière aussi fulgurante, d'abord comme comédien, ensuite metteur en scène et enfin réalisateur. Le 23 février 1945 à Colobane, dans une famille pieuse, au père imam, avec l'islam comme référence primaire et ultime, naît un jeune garçon. Il portera le prénom de Djibril en hommage à l'archange qui transmit le message divin au prophète de l'islam, Mohammed. Sa détermination, son goût du risque, sa volonté de sortir de l'ornière cinématographique auront eu raison de tout, même du cadre puritain et aseptisé de sa naissance. C'est derrière la caméra qu'il écrira les plus belles pages de l'histoire du septième art africain, en héraut débonnaire des plus démunis d'une société qu'il peignit souvent au vitriol, mais toujours avec style.

Le visuel par le biais du son

C'est dans le Colobane des années 1950 que l'appétit de Mambéty pour le cinéma va s'aiguiser par le biais du son. Pour Mambéty, au commencement fut le son, la musique. Quoi de plus normal ! Verlaine ne voyait-il pas dans la musique l'âme de l'art poétique ? Qui mieux que lui-même pour raconter l'instant fondateur qui scellera pour toujours son attachement au cinéma. « J'ai grandi dans un lieu nommé Colobane, où il y avait un cinéma en plein air, appelé l'ABC. Nous étions très jeunes – 8 ans – et n'avions pas la permission de sortir le soir, parce que le quartier était dangereux. Malgré cela, nous nous sauvions de chez nous et allions au cinéma. Comme nous n'avions pas l'argent d'un billet, nous écoutions les films de l'extérieur. C'était la plupart du temps des westerns et des films hindous. Mes films préférés étaient les westerns. Peut-être est-ce pour cela que j'attache tant d'importance au son dans mes films, puisque j'ai écouté les films pendant de nombreuses années, avant de les voir », confiait-il, en 1995, à la programmatrice guyanaise June Givanni.

Il n'est, dès lors, pas étonnant de retrouver dans ses différentes productions ce goût prononcé pour la musique, explorant rythmes traditionnels et modernes. Fine oreille, il fera intervenir dans la conception de ses bandes originales des compositeurs de talent, souvent méconnus d'un large public : le maître de la kora Djimo Kouyaté (1946-2004) dans Contras'city, dans Badou Boy, on retrouve le réputé koriste sénégambien Lalo Kéba Dramé, à qui il offrit une magnifique occasion de se sublimer, le saxophoniste Issa Cissoko, disparu en mars 2019, intervient dans Le Franc alors que l'expertise de son frère Aziz « Wasis » Diop est mobilisée sur la BO de La Petite Vendeuse de Soleil.

Engagé et iconoclaste

Diop Mambéty n'eut de cesse de mettre son art au service de son peuple pour qui il fut un cinéaste engagé, voire par moment écorché et enragé. Souvent loué pour ses qualités hors pair de technicien et un maître absolu de l'esthétique, Djibi, c'était beaucoup plus que ça. Pour lui, en effet, le devoir de l'artiste « est d'agression ». Et il agressa, au sens le plus poétique que l'on puisse trouver au terme ! Son passage en prison pendant quelque 5 semaines, à Rome, arrêté pour avoir pris part à une manifestation de la gauche italienne contre le racisme, prouve à quel point l'homme était prêt, au péril de son intégrité physique, psychologique et peut-être de sa carrière, à aller au bout de ses idées, de sa logique humaniste.

Son engagement était cependant singulier. Singulier en ce qu'il se dressait tant contre les iniquités sociales de l'Afrique postcoloniale – la satire sociale dans Les Hyènes en est une illustration – que vis-à-vis des sacro-saints codes admis au sein de la communauté des cinéastes africains de l'époque. Djibril Diop Mambéty passait pour un incompris au style détonnant, certes, mais parfois déroutant et trop expérimental pour un cinéma africain où le réalisme social, voire le naturalisme au sens d'Émile Zola avait fini d'imposer ses marques. La déconvenue de son premier long-métrage, Touki Bouki, dans les salles dakaroises, malgré un retentissant succès international (Prix de la critique à Cannes et Prix spécial du jury à Moscou en 1973), montre la fracture pouvant exister entre le cinéaste usant à souhait de sa licence et le public local. Lui avait, en tout cas, compris tout le sens du castigat ridendo mores et l'indispensable complémentarité de l'esthétique et de l'engagement. Il a distillé, à merveille, humour, esthétique et révolte sociale dans ses réalisations, sans que l'un des aspects ne prenne le dessus sur l'autre, tout en équilibre… comme un funambule.



Par Bandiougou Konaté*


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