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Afrique - Transfert de fonds des migrants : un sevrage difficile

Jeudi 23 Avril 2020

Dans son nouveau rapport, la Banque mondiale avance que les pays dépendants des transferts des migrants sont les plus exposés aux effets de la pandémie. Par Le Point Afrique

Assurance-chômage, reports de charges, indemnités : difficile de trouver un pays africain qui dispose de filets de sécurité égaux à ceux des pays riches. La majorité des populations les plus vulnérables comptent plutôt sur les transferts d'argent, ressource financière cruciale des pays en développement. Mais les sources se sont taries avec la pandémie du coronavirus. Et pour cause : la paralysie économique due au Covid-19 a déjà provoqué d'importantes réductions d'emplois et de salaires parmi les travailleurs immigrés, que ce soit en Europe, en Amérique du Nord, dans le Golfe et en Chine. La Banque mondiale a fait ses calculs et indique dans une note publiée ce 22 avril que les transferts d'argent des migrants vont chuter de 20 % en 2020.


Un nouveau coup dur après des années de croissance


Les sommes envoyées par les travailleurs migrants dans leur pays d'origine, qui représentent jusqu'à un tiers de l'économie de certains pays pauvres, devraient s'établir à 445 milliards de dollars cette année contre 554 milliards en 2019. Des chiffres qui inquiètent d'autant plus qu'en 2019, les fonds envoyés par les migrants et les diasporas dans leurs régions d'origine ont dépassé le total des IDE dans les pays à bas et moyen revenus. Globalement, ces montants s'inscrivent dans une dynamique mondiale, où le nombre d'expatriés a bondi de 26 % ces dix dernières années, avait précédemment analysé la Banque mondiale. Logiquement, plus il y a de migrations, plus les transferts d'argent sont importants.


Cependant, ces données ne tiennent pas compte des flux financiers hors statistiques officielles, comme l'envoi d'argent en espèces par des proches. Selon l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ces transferts informels pourraient représenter 35 % à 75 % des flux comptabilisés, en fonction des régions.


Mais cette fois, la chute est brutale, avertit la Banque mondiale. Elle est « largement due à une baisse des revenus et de l'emploi des travailleurs migrants, qui ont tendance à être plus vulnérables (…) lors d'une crise économique dans un pays d'accueil », explique l'institution de Bretton Woods dans un communiqué. Ils sont « une source vitale de revenus » pour ces pays, a rappelé le président de la Banque mondiale David Malpass, cité dans ce communiqué. « La récession économique causée par le Covid-19 a de lourdes conséquences sur la capacité à envoyer de l'argent dans le pays d'origine et rend d'autant plus crucial de raccourcir le délai de reprise (de l'activité) dans les économies avancées », a-t-il ajouté.

Compenser des investissements en berne


Les mesures de confinement imposées dans de très nombreux pays pour tenter d'enrayer la pandémie ont fait chuter l'activité dans tous les secteurs, et mis à genoux l'économie. La situation pour les pays pauvres est d'autant plus délicate que ces transferts d'argent vont représenter une part encore plus importante dans l'économie de ces pays, en raison de la baisse significative attendue des investissements étrangers : plus de 35 %, soulignent les auteurs du rapport.


Ces envois constituent un « filet de sécurité » et sont une « manière de partager la prospérité » avec les familles qui les reçoivent, a expliqué à des journalistes Dilip Ratha, économiste en chef de ce rapport. Selon lui, les mouvements migratoires devraient également être en recul du fait de la crise.

Des immigrés en situation délicate


Les travailleurs migrants sont particulièrement exposés aux pertes de revenus, car ils travaillent dans les secteurs les plus affectés par les mesures d'endiguement de la pandémie, notamment la restauration, l'hôtellerie, la vente au détail et en gros, le tourisme ou encore les transports et la construction. Les migrants sont également exclus des programmes gouvernementaux d'aide face au virus, y compris l'accès aux soins de santé, et ne peuvent pas non plus rentrer dans leur pays d'origine, car il n'y a plus de transports, a encore indiqué le rapport.

Faire des coûts des transferts un levier


L'Afrique subsaharienne est déjà en situation de recul. En 2019, ces transferts ont connu un recul de 0,5 %, à 48 milliards de dollars. En raison de la crise du coronavirus, ce déclin devrait être nettement plus marqué en 2020, à 23,1 %, pour atteindre 37 milliards de dollars, avant un redressement de 4 % attendu en 2021, estime la Banque mondiale.


L'Égypte est le pays le plus dépendant de ces transferts avec 26,8 milliards de dollars, soit environ 8,9 % du PIB en 2019. Suivent le Nigeria avec 23,8 milliards de dollars, le Maroc, 6,7 milliards de dollars, ou encore le Ghana, 3,5 milliards de dollars. Tous ces pays seront fortement impactés, car dépendants des conjonctures extérieures. Cependant, ce sont bien les pays dont le PIB dépend de ces envois, comme le Sénégal, le Soudan du Sud ou les Comores, qui seront les plus affectés. Il faut savoir que dans un pays comme le Sénégal, les envois de fonds sont estimés à 2,5 milliards de dollars, soit 10,5 % du PIB. Au Soudan du Sud, les 1,3 milliard d'envois pèsent 34,4 % du PIB.


La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) ont récemment prévenu que la crise risquait d'anéantir les progrès enregistrés ces dernières années dans les pays pauvres. Le FMI table sur une récession mondiale de 3 % cette année, à condition que les mesures de confinement puissent être levées fin juin. Si celles-ci devaient se poursuivre au second semestre, la récession pourrait être plus sévère.


Face à de telles perspectives, la Banque mondiale veut faire des coûts des transferts un levier durable pour enrayer la chute. Exemple : pour un transfert de 200 dollars, un natif du continent paiera en moyenne 9 % de frais. Bien plus que les 5 % dont devra s'acquitter un expatrié originaire de l'Asie du Sud-Est. Et donc très loin des 3 % fixés dans les Objectifs de développement durable. En Afrique australe, ces montants peuvent atteindre 20 %. De nombreux facteurs expliquent ces surfacturations, tels que les infrastructures peu adaptées aux zones reculées, un marché peu concurrentiel, etc. La Banque mondiale d'insister « une fois la crise sanitaire immédiate endiguée, la priorité devrait être à l'adoption rapide de services financiers numériques afin de faciliter les remises migratoires et de réduire leur coût. »


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