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Libye - « La peur du virus n'agit pas »

Mercredi 01 Avril 2020 / Libye - « La peur du virus n'agit pas »

Depuis huit jours, une escalade militaire est en cours, faisant fi du Covid-19. Entretien avec Jalel Harchaoui, chercheur, spécialiste de la Libye.

Les conflits sont étrangers à la mélancolie. La peur du coronavirus, la mise en confinement de 3,2 milliards d'individus, la liste macabre, quotidienne, des morts par pays, ne semblent pas émouvoir les combattants. En Libye, le conflit qui oppose le gouvernement d'union nationale (GNA) installé à Tripoli, à l'ouest, et les forces emmenées par le maréchal Haftar, à l'est, s'amplifie. Le pétrole, plus de 80 % des ressources du pays, est à l'arrêt depuis onze semaines : des tribus œuvrant pour Haftar bloquent l'intégralité des champs. Jalel Harchaoui, chercheur à l'Institut Clingendael, brosse le portrait d'un pays en proie à plusieurs maux.

Le Point Afrique : Quelle est la situation sanitaire ?

Jalel Harchaoui : Contradictoire. Si les vols commerciaux sont bloqués, si les frontières sont fermées, si le couvre-feu existe, la Libye est dans une situation absurde puisque les vols militaires continuent depuis la Turquie et les Émirats arabes unis. Ces injections d'individus étrangers, qu'ils soient mercenaires, experts en armements ou autres, prouvent que la peur du virus n'agit pas. Les mesures de distance sociale ne peuvent fonctionner avec les 160 000 déplacés à cause de la guerre. On assiste à une démobilisation du personnel soignant, certains refusent d'aller travailler à l'est ou à Tripoli. Ils accusent le manque d'équipements. Pour l'instant, il n'y a pas de morts en Libye liés au coronavirus. Nous sommes en début de cycle, il n'y a pas encore la conscience qu'il existe quelque chose de plus grave que la calamité de la guerre. Cette situation de délabrement du système médical ne date pas d'aujourd'hui.

Jalel Harchaoui est chercheur à l'institut des relations internationales de Clingendael aux Pays-Bas, auteur notamment de l’article « Libye. Quand Haftar saccage des années de diplomatie », publié dans le revue « Orient XXI ».

Comment peut-on décrire la Libye ?

C'est un très vaste territoire, grand comme trois fois la France, pour six millions d'habitants. Un littoral assez étroit avec une partie désertique en son milieu, on ne la traverse pas aisément pour aller de l'est à l'ouest. Il faut noter le caractère asymétrique de cette population du littoral : deux tiers de la population vit à l'ouest, un tiers à l'est. Ils sont quelque 500 000 dans le Sahara (Fezzan, Cyrénaïque). Les Libyens sont un peuple qui, malgré le caractère éparpillé, voyage, passe d'une ville à l'autre. Il y a une grande différence entre le centre de Tripoli, qui est urbain, pas tribal, et le reste du pays. Quand on est en périphérie de ce centre de la capitale, en arrière-cour, on s'estime oubliés. Kadhafi a joué de cette astuce, ce sentiment de victimisation. Il recrutait ses forces de sécurité à Tahrouna (80 kilomètres de Tripoli). Il opposait les villes ouvertes, côtières (Benghazi, Misrata) au reste, se posant en Robin des Bois qui redistribue. Ses successeurs ne le font pas. Résultat : une amertume, un déséquilibre. Quand on regarde les années précédant 2019, l'offensive sur Tripoli du maréchal Haftar, on se rend compte que le GNA, le gouvernement d'union nationale, n'a pas utilisé les milliards mis à sa disposition pour aider les villes délaissées. Je note beaucoup d'incompétences, de corruption. Il est difficile également de s'assurer que l'argent débloqué pour une école, un hôpital l'est effectivement. L'argent qui doit aller d'un point A à un point B va disparaître faute d'une force militaire réelle. Cette force n'est tolérée que dans le centre de la capitale. Le GNA n'a pas la capacité policière pour s'assurer qu'écoles, hôpitaux sont construits. Paradoxe : Haftar, qui exploite ces manquements, n'en fait pas beaucoup plus. Si le GNA a commis beaucoup de bêtises, son adversaire n'a pas modifié la situation.

Quid des réserves de devises ?

Durant la période 2004-2010, la Libye a accumulé une grande tirelire. Le prix du pétrole était haut, et le pays avait limité ses dépenses. Cet argent-là est stocké à la Banque centrale de Tripoli, mais son gouverneur ne communique plus sur le sujet. Nous sommes dans le noir sur ce sujet. C'est un tabou. C'est le GNA qui a accès à cette réserve. Haftar, lui, n'a pas d'équivalent financier à l'est du pays. Il bricole avec des dinars imprimés par Poutine pour payer ses dépenses. En mettant en place le blocus du pétrole, depuis la mi-janvier, Haftar veut étrangler la Banque centrale. Son idée est de créer une autre institution avec les recettes du pétrole. S'il parvient à faire cela, j'en doute, ira-t-il à la rescousse des villes abandonnées ?

Quelles sont les conséquences de ce blocus pour les Libyens ?

Une crise monétaire qui varie en sévérité. Deux cauchemars se superposent : il est très difficile de sortir des dinars de sa banque – si on a la chance d'avoir été payé, le pays compte 1,8 million de fonctionnaires, la quasi-totalité de la population active – et l'inflation est importante. Il y a moins de nourriture qu'il y a un an puisqu'elle est importée. Avec le blocus, la confiance dans le dinar a été amoindrie, et le dollar n'entre plus. Le ramadan approche. Le coût du blocus à ce jour : une perte de 3,8 milliards de dollars.

Comment la guerre se porte-t-elle en cette période de coronavirus ?

Non seulement elle continue, mais elle connaît une escalade. On dénombre un nombre de morts jamais atteint depuis sept jours. Les Turcs ont lancé une offensive sur certaines cibles. La première offensive fut la tentative de prise de la base aérienne d'Al-Watiya. Un site symbolique, une très grande force pour Haftar depuis 2014. Cette tentative s'est soldée par un échec, mais les forces gouvernementales ont pénétré sur la base et arrêté des officiers. Les drones turcs sont très efficaces, ce nouveau modèle fonctionne via une connexion satellite sans antenne terrestre. D'autres attaques se sont déroulées durant 24 heures, sans interruption, sur le front sud de Tripoli. Beaucoup de mercenaires soudanais ont été tués. La troisième offensive a été menée à Syrte, au sud-est de Misrata, ville prise par Haftar le 6 janvier dernier. Ce fut un véritable carnage, plus de cent trente morts, dont de hauts dirigeants.

Deux pays étrangers s'opposent : la Turquie et les Émirats arabes unis…

Début décembre, Ankara s'engage à envoyer des mercenaires, 4 000, qui ont commis des crimes contre les Kurdes, des horreurs en Syrie, et qui sont des islamistes radicaux. C'est une laideur qui fait partie du tableau. L'autre versant de cette intervention ? La Turquie est membre de l'Otan, elle a une forte tradition militaire et bénéficie d'une technologie remarquable. Elle s'est installée en Libye de façon méthodique, patiente, depuis le mois de janvier. Autre pays qui viole l'embargo : les Émirats arabes unis, qui ne sont pas une puissance militaire organisée, comme l'est historiquement la Turquie. Abu Dhabi agit au coup par coup. Il n'y a pas une doctrine militaire, une conscience technologique. C'est la technique du sparadrap. « Tu as besoin de munitions ? Je t'envoie des munitions ; tu veux des drones, des mercenaires, voici. » Ce sont cent dix avions, portant chacun 75 tonnes de matériel, qui se sont posés en Libye. Dix mille tonnes de matériel ont été envoyées par les Émiratis. Le risque, en parallèle avec l'action turque, c'est qu'il y ait un saut qualitatif dans les armements livrés. Les Émiratis vont introduire de nouveaux types d'équipements. Ce qui risque d'arriver est un recours à des tirs aveugles. Les civils en seront les victimes.

Que fait la diplomatie mondiale actuellement ?

La peur du virus enlève tous les freins. Toutes les velléités diplomatiques, les possibilités de dialogues, médiations, pressions, n'existent plus. Le virus distrait les chancelleries. La démission de l'envoyé spécial de l'ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, a laissé un vide. L'escalade militaire qui devait avoir lieu a lieu.

Quel est l'agenda turc ?

Il est cynique, égoïste et technique. La Turquie avance à petits pas, ses enjeux sont matériels, commerciaux. Ils veulent récupérer une dette qu'ils estiment à dix-huit milliards de dollars. Ils en ont obtenu quatre pour l'instant. S'ils en obtiennent six-huit, l'opération sera réussie à leurs yeux. Cette dette trouve ses raisons dans la lune de miel qui a uni Erdogan et Kadhafi de 2008 à 2011. Vingt-cinq mille Turcs travaillaient en Libye, des contrats ont été signés. Puis suspendus en 2011 lors du soulèvement. Les Turcs savent que si Haftar gagne la bataille, ils pourront oublier la dette. C'est aussi une porte d'entrée importante pour l'Afrique. Les enjeux de l'hydrocarbure sous l'eau sont majeurs. Il n'y a aucune illusion altruiste à avoir. La Turquie veut conserver la coquille du GNA, une coalition divisée, remplie d'amertume, de villes qui devraient s'entraider, mais ne le font pas par méfiance. C'est un gouvernement en papier mâché, mais il a été installé par l'ONU.


Et l'agenda des Émirats arabes unis ?


Cette guerre est tragique, car elle est idéologique. L'ambition des Émirats est de contrôler la région, de Rabat jusqu'à l'Afghanistan. Ils veulent être les frères aînés de cette zone. Il est hors de question pour eux de faire le moindre compromis idéologique avec l'islam politique porté par Erdogan.


Le blocus du pétrole aura un coût ? Lequel ?


Il bloque 80 % de la seule source de revenus du pays. Les pertes sont de cinquante millions de dollars par jour. Dans le contexte actuel, beaucoup d'exportateurs perdent des parts de marché. La consommation baisse, le prix du baril a été divisé par trois. Si la Libye se remet en marche, tout le monde s'en fichera. À cela s'ajoute un problème technique. Lorsque les installations pétrolières sont à l'arrêt, une accumulation de sables se forme. Cela prendra plusieurs semaines. Il va falloir des techniciens étrangers pour remettre cela en état. Voudront-ils venir dans ce contexte de guerre et de virus ? Le blocus est ignoble. Il induit une punition collective, toute la nation en souffre.


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