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Nigeria - 60 ans d'une indépendance mouvementée

Jeudi 01 Octobre 2020 / Nigeria - 60 ans d'une indépendance mouvementée

Indépendant depuis le 1er octobre 1960, le Nigeria, devenu la 1re puissance économique d'Afrique, aura connu bien des vicissitudes politiques et militaires.

Lorsque le Nigeria proclame son indépendance le 1er octobre 1960, tous les espoirs sont permis pour cette ancienne colonie britannique. Le pays a de nombreux atouts : il est le premier producteur mondial d'huile de palme, le plus gros exportateur d'arachide, et le troisième producteur mondial de cacao derrière le Ghana et le Brésil. La découverte en 1956 de gisements de pétrole – qui plus est un pétrole dit bonny light, au raffinage facile – dans le delta du fleuve Niger lui promet une prospérité économique certaine.

1er octobre 1960, la représentante de la reine Elizabeth II remet au nouveau Premier ministre du Nigeria, Abubakar Tafawa Balewa, la Constitution du pays. Ce n'est que trois ans plus tard que le Nigeria devient une république fédérale, avec à sa tête, son premier président, Nnamdi Azikiwe

Côté politique, tout a été pensé pour que les institutions s'accordent avec une réalité sociale bien spécifique. Au Nigeria, les régions ont une forte influence et les communautés qui les habitent les distinguent les unes des autres. Pendant la colonisation, la Couronne britannique a organisé le pays en trois aires géographiques. L'une à l'Ouest, contrôlée par les Yorubas, une autre à l'Est, dominée par Igbos, et une troisième au Nord, sous la domination des Haussas et Fulanis (Peuls). La Constitution rédigée en 1954 instaure donc un système fédéral, avec un Premier ministre élu et un chef de l'État. Et c'est à l'ancien gouverneur Igbo de l'Est, Nnamdi Azikiwe, et à son Premier ministre haoussa Alhaji Abukabar Tafawa Balewa que revient la tâche de diriger le Nigeria indépendant, agrandi en février 1961 par une partie du Cameroun anglophone.

Dès le début, des tensions intercommunautaires

Au tout début de la décennie 1960, le pays est prêt à enfin faire son entrée dans le concert des nations, après plus d'un demi-siècle de domination britannique. Mais un mal, qui deviendra endémique au Nigeria, va très vite le déstabiliser : les conflits intercommunautaires. Ces tensions, attisées par un déséquilibre économique – le sud du territoire concentre la majorité des industries – et des inégalités en matière d'éducation se renforcent au fil des années. Elles concernent les Igbos, installés majoritairement à l'Est où il y a une majorité de chrétiens et d'animistes. Les Peuls et les Haoussas, musulmans, peuplent le nord du pays, et les Yorubas, l'Ouest, à la fois musulmans et chrétiens.

Pour désamorcer le mécontentement ambiant, Nnamdi Azikiwe crée une nouvelle région en 1963, le Mid-West. Peine perdue. Les élections de 1965, qui débouchent sur la victoire de l'Alliance nationale nigériane (Nigerian National Alliance), parti conservateur Yoruba, conduit à l'insurrection d'officiers igbos, qui considèrent le vote frauduleux. Ils renversent alors le gouvernement, assassinent Alhaji Abukabar Tafawa Balewa et placent le général Johnson Aguiyi-Ironsi à la tête de l'État le 15 janvier 1966.

En janvier 1966, le président Nnamdi Azikiwe, un Igbo (ethnie originaire du Sud-Est), est renversé lors d'un coup d'État mené par Aguiyi Ironsi, de la même ethnie. Il est tué en juillet lors d'un contre-coup nordiste qui porte

Dès 1966, le premier coup d'État

Le 24 mai, le nouveau chef de l'État met fin au fédéralisme et centralise le pouvoir autour de la capitale, Lagos. Une politique qui, loin d'apaiser les tensions, renforce la frustration des communautés haoussas et yorubas. Fin mai, une rébellion anti-Igbo éclate dans le Nord, déclenchant un exode massif vers la province de l'Est. Des officiers du Nord – parmi eux un certain Muhammadu Buhari – s'organisent alors pour mener un nouveau coup d'État. Le 29 juillet 1966, Johnson Aguiyi-Ironsi est assassiné. La junte, en majorité musulmane, instaure un gouvernement fédéral militaire et place à la tête de l'État un chrétien, le général Yakubu Gowon. Sa mission ? Rétablir la paix dans le pays et organiser la mue du régime en laissant davantage de place aux civils. Là encore, ses ambitions vont rapidement se heurter à la réalité du terrain.

La naissance et la guerre du Biafra

Dans le nord du pays, la tension ne redescend pas. Elle est même renforcée de plus belle avec des persécutions et des pogroms perpétrés sur les Igbos. La communauté se sent d'autant plus délaissée quand Yakubu Gowon modifie les structures administratives du pays, lui faisant perdre l'exploitation du précieux or noir situé principalement à l'est du Delta.

Le gouverneur militaire de la région de l'Est, Odumegwu Emeka Ojukwu, refuse alors de reconnaître l'autorité du chef de l'État. En janvier 1967, un compromis est proposé au Nigeria au terme d'une médiation ghanéenne. L'accord d'Aburi prévoit l'abandon de la division du pays en régions et lui préfère une République fédérale composée de douze États. Yakubu Gowon propose lui aussi un nouveau découpage administratif, qui prive les Igbos d'une partie des ressources pétrolières. Des propositions que refuse en bloc Odumegwu Emeka Ojukwu, un leader dont les propos trouvent un certain écho à l'international.

« Son discours alarmiste qui prétend qu'il y aurait un génocide en cours commis par des musulmans contre les chrétiens marche très bien, explique le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos sur les ondes de France Inter. Il est relayé par le pape et par les services secrets français, qui eux, sont plutôt intéressés par le démantèlement du géant anglophone de l'Afrique. » Le 30 mai 1967, Odumegwu Emeka Ojukwu va plus loin et déclare l'indépendance du Biafra. La réponse du gouvernement fédéral est cinglante : un blocus économique est appliqué à la région, où vivent près de 12 millions d'habitants, et les routes entre le Biafra et le reste du pays sont coupées. En juillet, la guerre éclate

Le choc humanitaire derrière une guerre internationalisée

Les premières images du conflit sont un électrochoc pour le reste du monde. Pour la première fois, la famine est photographiée, filmée. Des images d'enfants souffrant du kwashiorkor – syndrome de malnutrition où le corps, squelettique, tranche avec un ventre hypergonflé par le manque de protéines – sont largement diffusées. La violence du conflit est considérable. Pour le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, il y a eu « plus de morts au Biafra en dix mois qu'en trois ans au Vietnam », déplore-t-il le 9 mai 1968 sur France Inter. Un an et demi plus tard la guerre prend finalement fin, après une offensive finale du pouvoir fédéral, appuyé par les Britanniques. La toute jeune République du Biafra n'est plus. Odumegwu Emeka Ojukwu s'exile en Côte d'Ivoire et c'est son Premier ministre, Philip Effiong, qui signe le cessez-le-feu le 12 janvier 1970. En trois ans, la guerre aurait fait un million de morts.

Après le Biafra, l'ère du boom pétrolier

Avec la fin de la guerre, le Nigeria tourne une page sanglante de son histoire. En 1970, en devenant membre de l'Opep, le pays s'apprête à entrer dans une nouvelle ère : celle du boom pétrolier. Le Nigeria en est le huitième producteur mondial, ce qui génère un excédent de sa balance commerciale de plus de 4 milliards de nairas. L'industrie pétrolière fait également grimper le produit national brut du pays. Mais profite-t-elle vraiment à tous ?


Pour Hervé Lado, auteur de Dynamiques politico-économiques dans l'histoire du Nigeria, « l'activité pétrolière va réduire le pouvoir des populations non-élites ». Car contrairement à l'exploitation du charbon, qui a joué dans l'Europe du XIXe siècle « un rôle d'éveil des consciences auprès des ouvriers », le pétrole, lui, ne permet pas à une population ouvrière de se soulever. « La chaîne de valeur du pétrole est moins étendue, et ne permet pas à une main-d'œuvre très peu nombreuse de se mobiliser pour éventuellement bloquer l'activité, explique-t-il. Le pouvoir économique est concentré dans les mains des élites. »

Entre 1975 et 1985 les coups d'État ponctuent la vie politique: en 1975, Yakubu Gowon, en visite à l'étranger, est renversé par Murtala Mohammed, assassiné en 1976. Son successeur Olusegun Obasanjo cède volontairement le pouvoir à un civil, Shehu Shagari, en 1979, mais ce dernier est renversé en 1983 par le général Muhammadu Buhari.

Corruption, coups d'État, assassinat

Une situation qui a créé un terrain favorable à la corruption, contre laquelle le général Gowon assure vouloir s'attaquer. Il n'en aura pas le loisir puisque le 29 juillet 1975, le chef de l'État est destitué, sans un coup de feu, alors qu'il siège à la conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine à Kampala, en Ouganda. Murtala Ramat Mohammed, 37 ans, prend le pouvoir et promet un retour rapide à la démocratie. Il ne pourra, lui non plus, aller jusqu'au bout de sa volonté. Le général est en effet assassiné six mois plus tard. Il est remplacé par le chef d'État-major Olusegun Obasanjo qui remet le pouvoir à un civil, le chef d'État élu Shehu Shagari, le 1er octobre 1979. La Deuxième République est instituée. Mais les Nigerians ne goûtent pas longtemps à la démocratie. Quatre ans plus tard, un nouveau coup d'État renverse le gouvernement.

Présidence Buhari I : expulsions, famine, autoritarisme

En 2015, première alternance démocratique et pacifique du pays : Muhammadu Buhari, musulman du Nord, est élu président. Il succède à Goodluck Jonathan qui avait lui-même succédé à Umaru Yar'Adua, élu en 2007 mais mort en cours de mandat.   © STRINGER / Anadolu Agency via AFP

Le 31 décembre 1983, Muhammadu Buhari, officier général commandant (OGC) de la 3e division blindée de Jos, confisque le pouvoir. Un acte justifié selon lui par la corruption des autorités à laquelle il fallait mettre fin. À son arrivée à la tête de l'État, Muhammadu Buhari suspend la Constitution de 1979 et s'engage dans une politique d'industrialisation. Mais la limitation des importations cause de nombreuses pertes d'emplois et la fermeture d'entreprises. En deux ans, le général prend des décisions radicales qui choqueront le monde, comme en 1984 lorsqu'il fait expulser le million de Nigériens qui vivent alors au Nigeria.

Une grande famine surnommée « El Buhari » s'ensuit au Niger. Il adopte aussi de nombreux décrets, qui limitent drastiquement les libertés individuelles. Le décret numéro 2 prévoit par exemple trois mois de détention, sans procès ni charges, à n'importe quel individu considéré comme un risque pour la sécurité du pays. Une politique autoritaire que Fela Kuti expérimente bien malgré lui le 4 septembre 1984, lorsqu'il est arrêté à l'aéroport pour exportation illégale de devises. Son frère Olukoye Ransome-Kuti participera au coup d'État qui renversera Muhammadu Buhari, le 27 août 1985. Ibrahim Babangida accède à la présidence.

Conflit pétrolier et répression anti-ogoni

Au début des années 1990, le Nigeria est confronté à un tout nouveau conflit en lien avec l'industrie pétrolière. Le delta du Niger devient le théâtre de violents affrontements entre les populations locales ogonis, qui accusent l'entreprise pétrolière Shell de porter atteinte à leur culture et leur environnement, et les forces de sécurité nigérianes chargées de protéger les installations pétrolières. En 1993, alors que la présidence est désormais assurée par le général Sani Abacha, le Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (Mosop), dirigé par l'écrivain Ken Saro-Wiwa, réussit à mobiliser des dizaines de milliers de personnes contre Shell, qui produit 40 % du pétrole nigérian. Le numéro un mondial du pétrole plie, et cesse sa production. C'en est trop pour le chef de l'État, baptisé Bloody Dictator par la presse nigériane. Il ordonne la répression. Des centaines de personnes sont emprisonnées, certaines sont exécutées. En novembre 1995, cinq leaders du Mosop sont tués, dont Ken Saro-Wiwa, exécuté le 10 novembre. Le président en exercice, lui, meurt subitement le 8 juin 1998. Sa mort permet au pays ouest-africain d'organiser des élections.

Élection d'Obasanjo et début de l'insurrection djihadiste de Boko Haram

En 1999, les Nigérians élisent Olusegun Obasanjo, Yoruba originaire de la ville d'Abeokuta. Réélu en 2003, il est vite confronté à des violences qui n'avaient, jusque-là, pas encore touché le Nigeria : l'insurrection djihadiste. Créée en 2002 à Maiduguri par Mohamed Yusuf, le groupe Boko Haram prône un islam rigoriste qui a en horreur l'influence occidentale. Son leader meurt en 2009 tué par les forces de l'ordre nigérianes. Son remplaçant, Abubakar Shekau, radicalise le mouvement. Les attaques et les assassinats se multiplient, notamment dans le Nord-Est.

Le 14 avril 2014, Boko Haram kidnappe 276 lycéennes à Chibok. Leur sort connaît un retentissement international. Cette année-là, la secte aurait tué au total 6 664 personnes d'après le Global Terrorism Index. Et selon Human Rights Watch, de 2009 à 2015, 910 écoles ont été détruites et 611 enseignants assassinés. « À la différence des guérillas du siècle dernier enracinées dans les rébellions pour l'indépendance, il s'agit d'une guerre sainte, d'une guerre des civilisations. On n'est pas loin des talibans », écrit Hervé Bourges dans son ouvrage Dictionnaire amoureux de l'Afrique.

Présidence Buhari II : un pays fragilisé

En 2019, Muhammadu Buhari est réélu. L'opposition conteste le résultat du scrutin, finalement validé par la justice. © Henry Chukwuedo / Anadolu Agency via AFP

C'est pourtant au même moment, en 2013, que le Nigeria devient aussi la première économie d'Afrique, avec un produit intérieur brut de 510 milliards de dollars. Goodluck Jonathan en est alors le président. Il a succédé à Umaru Yar'Adua, élu en 2007 et décédé en 2010. Mais le président sera contraint de laisser sa place en 2015 avec le retour d'un homme bien connu des Nigérians : Muhammadu Buhari. À 72 ans, l'ancien militaire prend la tête d'un pays fragilisé par le terrorisme, et la chute des cours du pétrole en 2014. En 2016, le Nigeria entre pour la première fois en récession.

Sous son pouvoir, le chômage grimpe en flèche : selon l'Office national de la statistique, de 8 % en 2015, il passe à 23 % en juillet 2018. Le chef de l'État, échoue également à éradiquer Boko Haram, une promesse qu'il avait pourtant faite lors de sa campagne en 2015. Surtout, le Nigeria est, d'après le baromètre World Poverty Clock, le pays dans le monde qui compte le plus grand nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté, soit 87 millions de personnes. Alors que le pays subit aujourd'hui de plein fouet la crise économique liée à la pandémie de Covid-19, le défi est grand pour le Nigeria, qui tire encore 90 % de ses revenus d'exportation de la manne pétrolière. Muhammadu Buhari, réélu en 2019, a les mains libres pour mettre en application les réformes économiques tant attendues par la population. La question est de savoir s'il saura se saisir de cette opportunité.


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Source: Lepoint

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