Un volet africain, encore peu exploré, surgit dans la tentaculaire affaire Jeffrey Epstein qui a déjà éclaboussé de grands noms de la scène internationale comme Jack Lang. Des documents rendus publics le 30 janvier par le ministère de la justice américain, parmi les trois millions de fichiers divulgués, citent plusieurs personnalités de premier plan en Côte d’Ivoire, à commencer par Nina Keita, nièce du président Alassane Ouattara.
Une proximité documentée entre Nina Keita et Jeffrey Epstein
Selon les documents publiés, plusieurs centaines de messages échangés entre 2011 et 2018 attestent d’une relation étroite entre Nina Keita et le financier américain Jeffrey Epstein, mort en prison à New York en 2019.
Âgée de 44 ans, ancienne mannequin, Nina Keita a été représentée en France par l’agence Karin Models, dirigée par le Français Jean-Louis Brunel, soupçonné de viols et d’avoir fourni des victimes mineures à Jeffrey Epstein par l’intermédiaire de son agence. Jean-Louis Brunel a été retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé, à Paris, en 2022. Avant son installation à New York en 2005, Nina Keita évoluait dans cet environnement professionnel.
Sur le plan politique, elle a été conseillère du ministre du budget Abdourahmane Cissé entre 2014 et 2016. Elle est mariée au ministre de l’emploi, Adama Kamara. Depuis 2019, elle occupe le poste de numéro deux de la société publique de gestion des fonds pétroliers de Côte d’Ivoire, la Gestoci. Elle apparaît ainsi comme une figure du clan au pouvoir à Abidjan.
Les documents indiquent qu’en 2011 elle présente à Epstein son oncle, fraîchement élu président de la République de Côte d’Ivoire, lors d’une rencontre à New York. En 2012, elle organise une seconde rencontre à Abidjan. Le financier y rencontre plusieurs ministres en exercice afin d’évoquer des projets d’investissements.
Des sollicitations explicites et un séjour à Abidjan
Les échanges révèlent des sollicitations répétées de la part d’Epstein concernant des jeunes femmes. En mai 2011, Nina Keita lui transmet les photos d’une dénommée « Sadia », précisant qu’elle a 25 ans et « beaucoup d’amis à Paris ». En juin 2011, Epstein exprime le souhait qu’elle ait « une très mignonne amie à New York ». Nina Keita lui répond : « LOOOL JEFFREY !!! Je vais commencer à chercher pour la semaine prochaine alors. »
Le 31 août 2011, Epstein rencontre « Sadia » au Ritz. Il la juge « comme tu l’as décrite », puis réclame des photos de sa sœur, ajoutant : « Je les préfère en dessous de 25 ans. » Face à l’insistance d’Epstein, Nina Keita envoie la photographie de la petite sœur une semaine plus tard. La correspondance publiée ne permet pas d’établir la suite des événements.
En janvier 2012, lors d’un séjour d’Epstein à Abidjan organisé par Nina Keita, celle-ci lui réserve la « suite ministérielle » de l’Hôtel Ivoire, établissement présenté comme le plus luxueux de la ville. Epstein répond « espérer voir de très jolies filles là-bas », ce à quoi elle garantit : « Ce sera le cas ! »
Au cours de ce séjour, elle lui présente Hamed Bakayoko, alors ministre de l’intérieur, futur premier ministre en 2020 jusqu’à son décès en 2021. Les deux hommes nouent rapidement une relation étroite, Epstein l’appelant « mon frère ».
Le 14 janvier 2012, Nina Keita évoque une soirée prévue chez Hamed Bakayoko : dîner avec son épouse, verres, puis « nuit privée dans son penthouse (il sait ce que tu aimes) ». Aucun élément des documents ne mentionne la présence de mineures lors de cette soirée, même si la condamnation d’Epstein en 2008 pour prostitution de mineures était déjà connue.
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Relations d’affaires et ramifications internationales
Les services rendus par Nina Keita à Jeffrey Epstein dépassent la seule sphère personnelle. C’est par son intermédiaire qu’Epstein présente en 2011 Alassane Ouattara au ministre israélien de la défense Ehoud Barak. Cette rencontre ouvre la voie à un accord de sécurité officiel entre Israël et la Côte d’Ivoire en 2014.
L’achat d’un Boeing 727 destiné à reconstituer la flotte présidentielle après la guerre civile est également mentionné. Dans un message du 31 août 2011, Epstein écrit : « On m’a dit que ton oncle essayait d’affréter mon 727 [le “Lolita Express”], celui-là même avec lequel tu es allée en Europe. Je suggère plutôt qu’il l’achète. »
Le financier se montre aussi actif dans les réseaux relationnels de Nina Keita. Il la met en contact avec l’ex-diplomate français Olivier Colom, conseiller international du groupe bancaire Edmond de Rothschild, afin qu’elle lui expose ses « plans » pour la Côte d’Ivoire. Il l’aide à approcher l’entreprise Estée Lauder, où elle travaillera brièvement au service marketing en 2018.
Jeffrey Epstein intervient également auprès de Karim Wade, fils de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade et ancien ministre. Dans un message, il écrit : « Nina, la nièce du président ivoirien, a un faible pour vous depuis longtemps. » Les échanges montrent que Nina Keita et Epstein surnomment Karim Wade « le futur mari » ou « le futur ».
En octobre 2015, après la condamnation de Karim Wade à six ans de prison ferme et à 138 milliards de francs CFA d’amende pour enrichissement illicite, Nina Keita demande à Epstein de lui prêter 100 000 dollars afin d’engager l’entreprise américaine de lobbying Nelson Mullins pour obtenir sa libération. L’argent est envoyé sur le compte bancaire de Nina Keita.
Ces éléments dessinent un réseau d’interactions où se mêlent relations personnelles, connexions politiques et intérêts financiers. Les documents publiés ne permettent pas d’établir toutes les responsabilités ni de conclure sur l’ensemble des conséquences de ces échanges. Ils mettent toutefois en lumière l’ampleur des ramifications internationales de l’affaire Epstein et soulignent la proximité entre une figure centrale du pouvoir ivoirien et un financier déjà condamné pour prostitution de mineures, au cœur de l’un des scandales judiciaires les plus retentissants de ces dernières années.