Depuis plusieurs années, le discours sur la fin de l’influence française en Afrique s’est imposé dans le débat public. Retraits militaires, critiques politiques et montée de nouveaux partenaires économiques alimentent l’idée d’un désengagement progressif. Pourtant, un rapport publié le 13 janvier par l’association Survie apporte une lecture sensiblement différente. Intitulé »Que reste-t-il des intérêts économiques de la France en Afrique ? », ce travail repose sur une analyse statistique de long terme et remet en cause l’idée d’un effacement économique français.
Des intérêts économiques de la France en mutation en Afrique
Le rapport de Survie part d’un constat largement partagé. Les échanges commerciaux entre la France et l’Afrique subsaharienne ont fortement reculé. La part de marché française est passée de 15 % à environ 3 % depuis la fin des années 1970. Toutefois, cette baisse ne correspond pas à une disparition des intérêts économiques France Afrique.
Un recul ancien, antérieur à la concurrence chinoise
Contrairement à une idée répandue, le rapport souligne que ce recul s’enclenche bien avant l’arrivée massive des entreprises chinoises. Il s’inscrit dans la mondialisation et la désindustrialisation progressive de l’économie française. Les flux commerciaux ne constituent donc plus un indicateur suffisant pour mesurer la présence économique française.
Dans le rapport, Survie insiste sur ce décalage et note que « les échanges commerciaux ne disent plus l’essentiel des intérêts économiques français en Afrique ». Une affirmation centrale pour comprendre la recomposition actuelle.
Le poids déterminant des filiales françaises
L’analyse se concentre alors sur un autre indicateur : l’implantation locale. Les entreprises françaises disposent aujourd’hui d’environ 2 400 filiales en Afrique subsaharienne. Celles-ci génèrent près de 41 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an, soit près de quatre fois le montant des exportations françaises vers la région.
Pour Survie, « l’élément décisif réside dans le poids des filiales françaises ». Cette stratégie d’implantation locale concerne des secteurs clés du quotidien et structure durablement plusieurs économies africaines.
Des intérêts très concentrés géographiquement
Le rapport montre que cette présence est loin d’être homogène. Elle se concentre fortement dans un nombre limité de pays, principalement issus de l’ancien empire colonial français.
Le rôle central de l’ancien pré-carré
Dans les anciennes colonies françaises, les parts de marché françaises se maintiennent autour de 10 à 12 %, un niveau nettement supérieur à la moyenne du continent. Ces pays concentrent près de 60 % du chiffre d’affaires des multinationales françaises présentes en Afrique.
Au Sénégal et au Gabon, ce chiffre d’affaires représente jusqu’à 16 % du PIB national. En Côte d’Ivoire, il dépasse 11 %. Le rapport résume cette situation par une formule claire : « ce qui est devenu marginal pour l’économie française reste structurant, voire écrasant, pour certaines économies africaines ».
Des secteurs stratégiques au cœur des tensions
Cette domination concerne des secteurs essentiels. Eau, énergie, télécommunications, transports ou distribution figurent parmi les principaux domaines d’implantation. Ces activités touchent directement les services publics et le quotidien des populations.
Selon Survie, cette réalité explique en partie les mobilisations visant les entreprises françaises. Elles ne relèvent pas uniquement du symbole politique, mais d’un rejet d’acteurs économiques perçus comme dominants.
Une influence de la France qui dépasse la seule dimension économique en Afrique
Le rapport souligne enfin que la persistance de la Françafrique ne peut être réduite aux seuls intérêts économiques France Afrique. L’État français continue de mobiliser d’autres leviers.
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Des instruments politiques toujours mobilisés
Malgré le recul relatif de l’Afrique dans l’économie française, Paris conserve des outils diplomatiques, militaires, culturels et monétaires. Cette politique vise à préserver une influence stratégique sur le continent, parfois sans lien direct avec les intérêts économiques réels.
Survie estime que cette politique est « largement déconnectée de l’importance réelle de l’Afrique pour l’économie française », tout en restant lourde de conséquences pour les sociétés africaines.
Une relation profondément asymétrique
Le rapport insiste sur le déséquilibre structurel de la relation. « Si l’Afrique est devenue économiquement marginale pour la France, les entreprises françaises continuent de peser d’un poids considérable dans plusieurs pays africains », explique Arthur Baron, chargé de campagne à Survie.
Ce décalage nourrit incompréhensions, tensions politiques et discours anticoloniaux. Il interroge aussi la soutenabilité d’une relation héritée de la période coloniale, à l’heure où le continent africain connaît une profonde recomposition géopolitique.

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