Ce vendredi 10 octobre, la Journée mondiale de la santé mentale rappelle que le bien-être psychique est aussi vital que la santé physique. En Afrique, le sujet reste pourtant marqué par le silence, les préjugés et un manque criant de moyens. Entre tabous culturels, faible accès aux soins et initiatives locales prometteuses, le Bénin et l’Afrique de l’Ouest entament un lent combat pour faire reconnaître la santé mentale comme une véritable priorité publique.
Un continent encore confronté à la crise silencieuse du mal-être
Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 116 millions d’Africains vivent aujourd’hui avec un trouble mental identifiable. Le taux de suicide y est estimé à 11 décès pour 100 000 habitants, supérieur à la moyenne mondiale. Ces chiffres traduisent une détresse souvent invisible, aggravée par les crises économiques, les conflits, la pauvreté et les traumatismes post-pandémiques.
La dépression, l’anxiété et le stress post-traumatique figurent parmi les troubles les plus fréquents. En Afrique subsaharienne, près de 9 % de la population serait concernée. Pourtant, les moyens alloués restent dérisoires : moins de 0,50 dollar par habitant est consacré à la santé mentale, contre les deux dollars recommandés par l’OMS. La densité de psychiatres demeure très faible : moins de 0,1 pour 100 000 habitants, alors que certains pays occidentaux dépassent les dix pour la même population.
Le Bénin face à ses propres défis
Le Bénin a adopté une politique nationale de santé mentale en 2009, mais sa mise en œuvre reste partielle. En octobre 2024, le gouvernement a inauguré le Centre d’assistance psychiatrique et d’accompagnement des personnes en situation de mendicité (CAPAPSM), destiné à offrir un suivi psychiatrique et social aux populations vulnérables. Cette initiative marque un pas en avant, mais les besoins restent considérables.
La plupart des structures spécialisées sont concentrées à Cotonou et Porto-Novo, rendant les soins inaccessibles aux populations rurales. Dans un pays où près de 40 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, consulter un psychologue demeure un privilège. Les coûts, la distance et la stigmatisation constituent autant de freins pour les personnes souffrant de troubles mentaux.
Des initiatives communautaires pour briser le silence
Face à la pénurie de professionnels, plusieurs initiatives citoyennes et communautaires se développent. L’Association Saint Camille de Lellis, fondée par Grégoire Ahongbonon, gère un réseau de centres d’accueil et de réinsertion dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, dont le Bénin. Ces centres prennent en charge des personnes souvent abandonnées ou enchaînées, rejetées à cause de leur maladie, et les aident à retrouver une place dans la société.
Dans d’autres pays, comme la Côte d’Ivoire ou le Togo, des programmes novateurs forment désormais des coiffeuses, des barbiers et des enseignants à reconnaître les signes de détresse psychologique. Ces “sentinelles de proximité” apprennent à écouter, orienter et sensibiliser, contribuant à briser le tabou du mal-être mental dans des environnements familiers.
Une stigmatisation encore profondément enracinée
Dans beaucoup de sociétés africaines, la maladie mentale est perçue comme une malédiction, une possession spirituelle ou un signe de faiblesse. Cette perception pousse les familles à se tourner d’abord vers les guérisseurs ou les leaders religieux, avant d’envisager un suivi médical. Ce recours aux pratiques traditionnelles n’est pas toujours négatif, mais il retarde souvent le diagnostic et la prise en charge.
Le silence, la peur du rejet et la honte entretiennent un cercle vicieux : moins les malades consultent, plus la société reste dans l’ignorance. Par ailleurs, les budgets consacrés à la santé mentale demeurent symboliques. Les priorités sanitaires se concentrent encore sur les maladies infectieuses, la mortalité maternelle ou infantile, reléguant la santé psychique au second plan.
Manque de ressources humaines et faible recherche locale
Les professionnels de la santé mentale sont peu nombreux, souvent mal rémunérés et mal répartis sur le territoire. Les formations spécialisées sont rares, et beaucoup de praticiens formés préfèrent partir à l’étranger ou exercer en milieu urbain. Le manque de supervision, de formation continue et de ressources matérielles alourdit encore la situation.
La recherche locale, quant à elle, reste limitée. Peu d’études épidémiologiques permettent de mesurer précisément la prévalence des troubles mentaux ou l’efficacité des programmes existants. Sans données solides, il devient difficile d’orienter les politiques publiques ou de justifier des budgets conséquents.
Des signes d’espoir et un changement de regard
Malgré les obstacles, les signes positifs se multiplient. Le simple fait de parler publiquement de santé mentale dans les médias, les écoles ou les églises témoigne d’un changement de mentalité. L’intégration progressive des soins psychologiques dans la médecine de première ligne, recommandée par l’OMS, fait désormais partie des discussions ministérielles.
Le CAPAPSM, au Bénin, symbolise cette prise de conscience institutionnelle. Les associations locales, de leur côté, continuent d’innover en créant des espaces d’écoute et de parole, notamment pour les jeunes et les femmes. Ces initiatives montrent qu’une approche africaine de la santé mentale, ancrée dans les réalités culturelles et communautaires, est possible.