Alors que Kinshasa accueillait la sortie du film Munganga, celui qui soigne, le docteur Denis Mukwege en a profité pour livrer une analyse sans complaisance de la situation sécuritaire et politique en République démocratique du Congo. C’était lors d’un entretien avec DW. Entre passé douloureux, impunité persistante et menaces actuelles, le prix Nobel de la Paix dresse un constat préoccupant.
À Kinshasa, un film, une mémoire, un combat toujours vivant
Réalisé par Marie-Hélène Roux, Munganga, celui qui soigne retrace la vie de Denis Mukwege, surnommé “l’homme qui répare les femmes”. Le film met en lumière son parcours de médecin engagé, notamment dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles à l’hôpital de Panzi, dans l’est du pays. De passage dans la capitale congolaise pour la présentation du film, Mukwege a rappelé les racines profondes du conflit qui mine encore la région.
Il y a 29 ans, l’hôpital de Lemera où il exerçait fut attaqué. « Les malades que je venais d’opérer ont été assassinés dans leur lit » , témoigne-t-il. Le personnel médical a lui aussi été pris pour cible. Près de trois décennies plus tard, les responsables de ces crimes n’ont toujours pas été inquiétés. « Ils sont dans l’armée, dans l’administration, ils ont des postes politiques. C’est inadmissible ». Pour Mukwege, l’absence de justice entretient un cycle de violence. Il affirme que « la femme congolaise a besoin de garanties de non-répétition », soulignant l’impact psychologique profond de ces violences sur la société.
Malgré son éloignement forcé, l’hôpital de Panzi reste actif. Mukwege précise avoir formé une équipe de jeunes médecins, motivés et compétents. « Ils font mieux que moi », dit-il à ce sujet. Une déclaration qui illustre à la fois la continuité du combat médical et la volonté de transmission.
Entre exil forcé et espoir, le message politique d’un Nobel engagé
Début 2024, Denis Mukwege a dû quitter Bukavu à la suite de la progression du mouvement rebelle M23. Il évoque une situation critique : « Aujourd’hui, les aéroports ont été détruits. Neuf mois après, on ne voit pas la volonté de les remettre en fonction. C’est dommage ». Cette inaction apparente alimente un climat d’insécurité dans une région déjà fragilisée.
Face aux interrogations sur un éventuel rôle politique dans la transition congolaise, Mukwege reste mesuré : « C’est une question prématurée ». Mais il insiste sur l’urgence nationale : « Les hommes politiques devraient d’abord se rendre compte que nous sommes en train de perdre notre pays ». Selon lui, la cohésion nationale est en péril. Il déplore une tentative de fragmentation de l’identité congolaise : « On essaie de nous briser en tant que nation ».
Cette déclaration résonne au-delà du contexte personnel du médecin. Elle traduit une inquiétude plus large sur l’avenir de la RDC. Mukwege appelle à une prise de conscience collective, estimant que les priorités doivent dépasser les querelles de pouvoir.
Les propos de Denis Mukwege illustrent un paradoxe frappant : celui d’un homme salué à l’international, mais contraint à l’exil dans son propre pays. Tandis que son engagement inspire un film, le terrain reste marqué par la violence, l’impunité et le silence des armes. Un contraste qui résume, peut-être mieux que tout, les défis contemporains de la RDC.