Entre 2019 et 2024, au moins 2 356 ressortissants nigérians ont été expulsés d’Inde, selon des données issues des rapports annuels du ministère indien de l’Intérieur. Si les renvois étaient déjà significatifs avant la pandémie, ils ont connu une hausse spectaculaire ces deux dernières années, au point de faire des Nigérians la nationalité la plus visée par les procédures d’éloignement. La progression est particulièrement marquante entre 2021 et l’exercice fiscal 2023-2024, période au cours de laquelle le nombre d’expulsions a été multiplié par plus de quatre.
Une explosion des expulsions en 2023-2024
Sur la période allant du 1er avril 2023 au 31 mars 2024, les autorités indiennes ont procédé à plus de 2 300 expulsions de ressortissants étrangers. Parmi eux, 1 470 étaient Nigérians, soit environ 63 % de l’ensemble des renvois enregistrés dans le pays.
Ces expulsions ont été menées par les bureaux régionaux d’enregistrement des étrangers dans plusieurs grandes villes, notamment New Delhi, Mumbai, Kolkata, Chennai, Bangalore, Hyderabad et Amritsar. Rapporté à l’année, cela représente en moyenne plus de 120 Nigérians expulsés chaque mois, soit environ quatre par jour.
Le contraste avec les années précédentes est frappant. En 2021, 339 Nigérians avaient été expulsés sur un total de 821 étrangers. En 2019, ils représentaient déjà 44 % des expulsions, avec 547 cas recensés. La tendance ne s’est donc pas inversée, elle s’est accentuée.
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Visas expirés et trafic de drogue en ligne de mire
Les autorités indiennes expliquent que la majorité des expulsions sont liées à des séjours irréguliers, notamment des visas expirés. De nombreux Nigérians seraient entrés dans le pays avec des visas étudiants avant de rester au-delà de la durée autorisée.
Cependant, les données de l’Agence indienne de contrôle des stupéfiants montrent également une implication dans des affaires de trafic de drogue. En 2024, 106 Nigérians ont été arrêtés pour des infractions liées aux stupéfiants, ce qui en fait le deuxième groupe étranger le plus cité après les ressortissants népalais.
Fin 2025, une vaste opération antidrogue menée dans plusieurs États indiens a conduit à l’arrestation de 50 Nigérians soupçonnés d’appartenir à un réseau transnational de trafic et de blanchiment d’argent. Trente-deux d’entre eux ont été expulsés en urgence dans les jours qui ont suivi, tandis que d’autres sont toujours poursuivis.
Dans des villes comme Hyderabad ou dans l’État de Goa, les autorités locales ont également communiqué sur des vagues d’expulsions liées soit à des infractions à la législation sur les stupéfiants, soit à des séjours illégaux.
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Un durcissement du cadre légal
Ce durcissement s’inscrit dans une réforme plus large de la politique migratoire indienne. En avril 2025, le Parlement a adopté l’Immigration and Foreigners Act, 2025, qui a remplacé plusieurs textes datant de l’époque coloniale. Entrée en vigueur en septembre 2025, la nouvelle loi prévoit des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison ou des amendes substantielles pour entrée ou séjour irrégulier.
Le texte impose également la création de centres de rétention dans chaque État et oblige les établissements d’enseignement à signaler aux autorités l’admission d’étudiants étrangers. Dans un contexte où l’Inde a accueilli près de 10 millions de visiteurs étrangers entre avril 2023 et mars 2024, les autorités semblent déterminées à renforcer le contrôle des flux migratoires.
Des relations bilatérales pourtant en expansion
Cette hausse des expulsions intervient alors même que les relations diplomatiques entre Abuja et New Delhi connaissent un nouvel élan. En septembre 2023, le président Bola Tinubu s’est rendu en Inde pour le sommet du G20, où il a rencontré le Premier ministre Narendra Modi afin de renforcer la coopération en matière de défense, d’agriculture et de commerce.
Un an plus tard, Narendra Modi effectuait une visite officielle au Nigeria, la première d’un chef de gouvernement indien depuis 2007. Les deux pays ont signé plusieurs accords de coopération et confirmé leur volonté d’approfondir leur partenariat stratégique.
Sur le plan économique, les investissements cumulés des entreprises indiennes au Nigeria sont estimés à 27 milliards de dollars, tandis que les échanges commerciaux bilatéraux ont atteint près de 8 milliards de dollars en 2023-2024.
Une diaspora nombreuse sous pression
On estime à plus de 60 000 le nombre de Nigérians vivant et travaillant en Inde, ce qui en fait la plus importante communauté ouest-africaine du pays. La montée des expulsions place donc cette diaspora sous une pression accrue, notamment dans un contexte de surveillance renforcée des réseaux liés à l’immigration irrégulière et au trafic de drogue.
Pour certains analystes, cette situation reflète aussi un malaise plus large. Le directeur de recherche du Centre for China Studies à Abuja, Charles Onunaiju, estime que le manque d’opportunités économiques au Nigeria pousse de nombreux jeunes à chercher des perspectives à l’étranger, parfois au prix de risques juridiques importants.
Abuja se prépare à gérer les retours
Face à la multiplication des expulsions dans plusieurs pays, la Commission des Nigérians de la diaspora affirme que le gouvernement fédéral a mis en place un comité interministériel pour coordonner la gestion des retours forcés. Ce dispositif associe notamment le ministère des Affaires étrangères, le ministère des Affaires humanitaires et les services de sécurité nationale.
Si les expulsions relèvent officiellement de l’application des lois migratoires indiennes, leur ampleur pose néanmoins une question plus large sur les dynamiques migratoires, la réputation des communautés à l’étranger et les responsabilités partagées entre pays d’accueil et pays d’origine.