Niger – Orano : comment 156 tonnes d’uranium ont été transformées en 156 000

février 18, 2026

Un chiffre peut suffire à enflammer un débat diplomatique. Au cœur du bras de fer entre le Niger et le groupe français Orano, une donnée évoquée par le président Abdourahamane Tiani a récemment été amplifiée au point de changer totalement d’échelle. Dans une intervention télévisée le 13 février, le chef de l’État nigérien a parlé d’un stock de « 156,231 tonnes » d’uranium produit avant la nationalisation de la Somaïr. Plusieurs médias internationaux ont relayé… 156 000 tonnes. Une erreur d’interprétation aux conséquences symboliques majeures, dans un contexte où chaque tonne d’uranium vaut désormais bien plus qu’hier.

Une déclaration présidentielle au cœur d’un contentieux stratégique

Depuis la nationalisation en juin 2025 de la Somaïr — dernière mine d’uranium en activité au Niger — le différend entre Niamey et Orano s’est déplacé sur les terrains judiciaire, diplomatique et médiatique. Orano détenait 63,4 % du capital, contre 36,6 % pour la société publique Sopamin.

Dans son message à la nation, Abdourahamane Tiani a clarifié la position de l’État. La nationalisation ne serait pas remise en cause. En revanche, le président distingue l’uranium produit avant la reprise effective de la mine par les autorités nigériennes, qu’il considère partageable au prorata des anciennes participations, de celui extrait depuis, qu’il estime exclusivement nigérien.

« La France a ses 63,4 % de 156,231 tonnes. S’ils veulent qu’on leur envoie cela, nous pouvons même payer le transport. Mais tout ce qui a été produit par la suite est nigérien », a-t-il déclaré.

La proposition représente environ 95 tonnes, soit 63,4 % des 156 tonnes évoquées. Un geste limité mais politiquement significatif dans un contexte de tensions avec Paris depuis le coup d’État de juillet 2023.

D’où vient l’explosion du chiffre ?

La confusion semble provenir de la notation décimale. En français, la virgule sert de séparateur décimal. « 156,231 tonnes » signifie 156 tonnes et 231 kilogrammes. Un média peu familier de cette convention peut lire la virgule comme un séparateur de milliers et comprendre 156 231 tonnes.

Une fois publiée, l’erreur se propage rapidement. Les reprises successives sans retour à la source audiovisuelle amplifient l’écart. En quelques heures, quelques centaines de tonnes deviennent un volume équivalent à plusieurs années de production mondiale.

Un volume incompatible avec les réalités du secteur

Un simple retour aux ordres de grandeur permet pourtant d’écarter l’hypothèse des 156 000 tonnes.

Selon la World Nuclear Association, le Niger a produit :
– 4 667 tonnes en 2012
– 4 116 tonnes en 2015
– 2 248 tonnes en 2021

Les données de l’ITIE confirment la tendance récente :
– 2 992 tonnes en 2020
– 2 282 tonnes en 2021
– 2 020 tonnes en 2022

Les exportations annuelles suivent de près les volumes extraits, ce qui exclut l’existence d’un stock massif accumulé sur plusieurs décennies.

Même au pic moderne d’environ 4 000 tonnes par an, il faudrait près de 40 ans de production intégralement stockée, sans aucune exportation, pour atteindre 156 000 tonnes. Un scénario irréaliste.

À l’échelle mondiale, la production d’uranium atteignait 55 690 tonnes en 2022 et devrait avoisiner 66 320 tonnes en 2026. Un stock de 156 000 tonnes représenterait près de trois années complètes de production mondiale. La Namibie, deuxième producteur mondial en 2021, a extrait 5 753 tonnes cette année-là. Le Niger, septième producteur, en a livré 2 248 tonnes.

Plus frappant encore : la production cumulée de la Somaïr entre 1971 et 2024 atteindrait environ 80 517 tonnes. Un stock unique de 156 000 tonnes dépasserait donc la production historique totale du site.

Un contentieux désormais judiciaire et diplomatique

Au-delà du chiffre, le différend reste vif. Orano a saisi le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), tribunal arbitral rattaché à la Banque mondiale. Celui-ci a demandé provisoirement au Niger de ne pas vendre l’uranium contesté.

Orano évoque environ 1 500 tonnes concernées par le litige. Une partie du minerai serait actuellement entreposée à l’aéroport international de Niamey. Le Niger, pays enclavé, rencontre des difficultés logistiques pour exporter via le Bénin ou le Togo dans un contexte diplomatique tendu.

Niamey, de son côté, affirme avoir investi pour maintenir l’exploitation après le départ du partenaire historique. Selon les autorités, ces investissements auraient permis de produire environ 2 000 tonnes depuis la nationalisation, volumes sur lesquels Orano n’aurait aucun droit. Le groupe français conteste cette lecture et parle d’expropriation.

Les ministres nigériens ont également évoqué un déséquilibre historique dans la commercialisation, estimant que la part revenant à Orano aurait excédé sa participation au capital au fil des décennies.

Un marché redevenu hautement stratégique

Cette bataille intervient dans un contexte de prix élevés. En janvier 2021, le prix spot de l’uranium se situait sous les 66 000 dollars la tonne. Fin 2025, il dépasse 180 000 dollars. Le regain d’intérêt pour le nucléaire, la relance de programmes dans plusieurs pays et la demande croissante liée aux centres de données et à l’électrification soutiennent les cours.

Dans ce contexte, chaque tonne a un poids budgétaire accru pour Niamey. L’uranium représente historiquement une part importante des recettes minières et des exportations du pays.

La production a toutefois nettement reculé depuis le milieu des années 2010, notamment après la fermeture de la mine de Cominak en 2021. Le Niger cherche désormais à diversifier ses partenariats. Des acteurs chinois, canadiens et russes sont régulièrement évoqués.

Le projet de Dasa, porté par la société canadienne Global Atomic, reste l’un des plus avancés. Il pourrait livrer 68,1 millions de livres sur environ 24 ans, soit près de 2,9 millions de livres par an, équivalant à environ 1 315 tonnes annuelles.

Au-delà du chiffre, un enjeu de souveraineté

La polémique sur les « 156 000 tonnes » montre à quel point les ordres de grandeur comptent dans les industries extractives. Une simple erreur de ponctuation peut transformer un stock limité en levier géopolitique majeur.

Dans un pays en transition politique, sous pression budgétaire et engagé dans un bras de fer avec un partenaire historique, la maîtrise du récit économique devient stratégique.

L’uranium n’est plus seulement une ressource. Il est devenu un symbole de souveraineté, de négociation diplomatique et de repositionnement sur l’échiquier énergétique mondial. Et dans ce contexte, 156 tonnes ne valent pas 156 000.

Enagnon Wilfried ADJOVI

Enagnon Wilfried ADJOVI

Rédacteur spécialisé dans l'actualité africaine, je produis des décryptages et analyses approfondies sur les enjeux politiques, économiques et technologiques qui redessinent le continent.

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