À Gabès, la révolution tunisienne prend la couleur du combat écologique

décembre 18, 2025

Quinze ans après la chute de Ben Ali, la rue tunisienne se mobilise toujours. Mais cette fois, ce n’est plus pour réclamer la démocratie : à Gabès, c’est l’écologie qui occupe le devant de la scène.

À Gabès, 2 500 manifestants redéfinissent l’héritage révolutionnaire autour de la justice environnementale

Dans les rues de Gabès, le 17 décembre 2025, les chants et les slogans résonnent différemment. Ce jour-là, qui marque le déclenchement de la révolution tunisienne de 2010, plus de 2 500 personnes ont pris part à une marche pacifique dénonçant un scandale environnemental devenu structurel. En ligne de mire : un complexe chimique d’État spécialisé dans les engrais et les dérivés du phosphate, considéré comme l’un des principaux pollueurs du pays.

Les manifestants ont réclamé le démantèlement des unités les plus toxiques, tout en affichant des messages explicites tels que « Gabès veut vivre », transformant ainsi un slogan de survie en mot d’ordre politique. Certains manifestants évoquent des maladies respiratoires chroniques, d’autres dénoncent la mort lente d’un écosystème côtier, longtemps pilier économique de la ville grâce à la pêche et au tourisme.

Le mouvement, bien que localisé, cristallise des frustrations nationales : les promesses de justice sociale et de développement régional, au cœur des espoirs de 2011, semblent encore hors d’atteinte. En se saisissant de la cause environnementale, Gabès rappelle que la transition démocratique reste incomplète tant que les droits fondamentaux, y compris celui à un environnement sain, ne sont pas garantis.

Un anniversaire de rupture : quand mémoire politique et urgence sanitaire convergent

Le choix de Gabès comme épicentre de cette mobilisation n’est pas anodin. Depuis des décennies, la ville paie le prix de l’industrialisation à marche forcée. Les installations chimiques, situées en pleine zone urbaine, ont été plusieurs fois pointées du doigt pour leurs rejets toxiques dans l’air, le sol et la mer. Récemment, des élèves d’une école voisine ont été victimes de malaises respiratoires, un épisode qui a ravivé les tensions et déclenché une nouvelle vague d’indignation.

Ce 15ᵉ anniversaire de la révolution n’a pas donné lieu à des célébrations officielles dans la région. L’État central s’est montré absent, accentuant le sentiment d’abandon déjà très présent dans cette zone historiquement marginalisée. À l’inverse, les citoyens ont investi symboliquement cet espace mémoriel pour rappeler que les objectifs de 2011 – dignité, justice et développement – restent d’une actualité brûlante.

En toile de fond, la scène politique tunisienne continue de se fracturer. À Tunis, des rassemblements ont réuni à la fois des partisans du président Kais Saied et des manifestants de l’opposition, illustrant la polarisation croissante. Mais à Gabès, la fracture est d’un autre ordre : elle oppose le pays légal au pays réel, l’État gestionnaire à des citoyens qui n’acceptent plus l’inaction face à l’urgence écologique.

L’inscription de la cause environnementale dans la continuité du processus révolutionnaire tunisien n’est ni un hasard ni un effet de mode. Elle révèle une redéfinition profonde des priorités populaires : là où les institutions peinent à incarner le changement, la société civile investit d’autres terrains de lutte. À Gabès, la révolution continue – au nom de la vie.

Morgan Dossou

Journaliste passionné depuis une dizaine d'années, je m’intéresse aux grands enjeux de notre époque et à l’évolution du monde contemporain. Mon objectif est de proposer une information claire, fiable et accessible à tous, en mettant en lumière des sujets variés qui nourrissent la réflexion et favorisent une meilleure compréhension de l’actualité.

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