Alors que la course mondiale vers la neutralité carbone s’intensifie, le Sud global se retrouve à un tournant stratégique. L’Afrique, bien que responsable d’une part marginale des émissions mondiales de gaz à effet de serre, abrite certains des écosystèmes les plus précieux de la planète, des mangroves côtières aux vastes savanes. Pourtant, faute de mécanismes de contrôle robustes, ces richesses naturelles ont longtemps généré peu de retombées économiques locales. Le Kenya entend désormais changer la donne. Le pays a officiellement lancé le Kenya National Carbon Registry, un registre national du carbone conçu pour apporter transparence, traçabilité et équité à son marché carbone.
Mettre fin à l’opacité du marché
Pendant des années, l’absence de système centralisé a fragilisé le marché du carbone. Le double-comptage des réductions d’émissions était possible, certaines entités revendiquant plusieurs fois les mêmes crédits. Dans le même temps, les communautés locales, pourtant en première ligne de la conservation, ne bénéficiaient pas toujours d’une part équitable des revenus générés.
Le nouveau registre, géré par l’Autorité nationale de gestion de l’environnement sous l’autorité du ministère du Changement climatique, marque une étape décisive. Il centralise l’ensemble des projets carbone du pays, qu’ils concernent la foresterie, les énergies renouvelables ou les solutions de cuisson propre. Chaque réduction d’émission y est enregistrée, suivie et vérifiée.
Selon la secrétaire d’État au Changement climatique, Deborah Barasa, cette plateforme met fin à une situation paradoxale dans laquelle le Kenya disposait d’actifs environnementaux considérables mais manquait de preuves consolidées pour les valoriser pleinement.
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Garantir des crédits carbone crédibles
Un crédit carbone de qualité repose sur quatre critères essentiels. Il doit d’abord démontrer son additionnalité, c’est-à-dire prouver que le projet n’aurait pas existé sans le financement issu des crédits. Il doit ensuite assurer la permanence du carbone capturé, éviter toute réémission ultérieure et être vérifiable par des audits indépendants. Enfin, il doit être unique.
C’est précisément sur ce dernier point que le registre joue un rôle central. Chaque crédit est associé à une tonne spécifique de dioxyde de carbone et reçoit un identifiant numérique unique. Cette traçabilité empêche toute revente ou revendication multiple.
Le système encadre également l’étape cruciale du retrait des crédits. Un crédit n’est considéré comme utilisé qu’après avoir été officiellement retiré du registre, ce qui le rend définitivement non négociable. Toute tentative de revente expose son détenteur à des sanctions légales.
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Un alignement avec l’Accord de Paris
Le registre s’inscrit dans le cadre de l’article 6 de l’Accord de Paris, qui encadre les échanges internationaux de crédits carbone entre États. Le Kenya a consolidé cette architecture par des réformes législatives, notamment la loi de 2023 modifiant la législation sur le changement climatique et le règlement de 2024 sur le commerce du carbone.
Une disposition majeure impose que 25 % des revenus issus de la vente de crédits carbone soient réinvestis directement dans des projets communautaires locaux. Cette mesure place les organisations communautaires au cœur de l’économie verte et renforce la dimension de justice climatique.
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Attirer les investissements climatiques
Le marché volontaire du carbone, évalué à 2,1 milliards de dollars en 2025, pourrait atteindre près de 20 milliards de dollars d’ici 2035. Pour capter cette croissance, le gouvernement kenyan a instauré un taux préférentiel d’impôt sur les sociétés de 15 % pendant les dix premières années d’activité pour les entités certifiées opérant sur ce marché.
Cette stratégie commence déjà à porter ses fruits. L’Allemagne a engagé 2,4 millions d’euros en soutien financier et technique, tandis que le Royaume-Uni apportera une assistance technique et hébergera la plateforme durant ses deux premières années. Ce soutien est crucial dans un contexte où l’Afrique ne capte actuellement qu’entre 11 et 16 % des revenus mondiaux des crédits carbone.
Un modèle pour le Sud global
En structurant les rôles des différentes parties prenantes, des agences publiques comme KenGen aux acteurs privés regroupés au sein de la Carbon Markets Association of Kenya, le Kenya affirme que les crédits carbone constituent des actifs souverains.
Pour le secrétaire principal Festus Ng’eno, le registre transforme un marché souvent perçu comme opaque en un moteur transparent et responsable de croissance nationale. Avec le Kenya National Carbon Registry, Nairobi ne se contente pas de renforcer sa crédibilité internationale. Le pays propose un modèle reproductible pour d’autres nations du Sud global, démontrant que la technologie et la transparence peuvent devenir des leviers puissants de développement durable et d’équité climatique.