La justice guinéenne examine l’un des dossiers les plus sensibles de ces dernières années. Mohamed Lamine Bangoura, ancien président de la Cour constitutionnelle, comparaît devant la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) pour des faits présumés de détournement de fonds publics estimés à 20 milliards de francs guinéens, soit environ 2 millions d’euros. Placée sous haute attention médiatique, cette affaire met en cause un ancien haut magistrat ayant joué un rôle central dans les processus électoraux entre 2018 et 2021.
Un procès aux multiples chefs d’accusation
Poursuivi depuis 2022, Mohamed Lamine Bangoura est inculpé pour détournement de deniers publics, corruption, enrichissement illicite, blanchiment de capitaux et complicité. Placé sous mandat de dépôt le 15 décembre 2022, il est détenu à la maison centrale de Conakry.
Il est actuellement le seul prévenu présent à la barre. Trois coaccusés, notamment Amadou Diallo, Sidiki Sylla et Rouguiatou Barry, sont actuelllement en fuite. Un mandat d’arrêt a été émis contre eux le 7 novembre 2025. L’État guinéen, représenté par l’Agent judiciaire ainsi que par Lancinet Kanko Kourouma, s’est constitué partie civile dans ce dossier.
Des montants au cœur du débat
Devant la juridiction présidée par le juge Yagouba Conté, l’ancien président de la Cour constitutionnelle a rejeté l’ensemble des accusations. Il nie tout détournement des fonds mis à disposition de l’institution durant son mandat.
Selon ses déclarations, la Cour constitutionnelle percevait une subvention trimestrielle de 1,2 milliard de francs guinéens, ainsi qu’une subvention annuelle de 20 milliards. Lors des scrutins référendaires, législatifs et présidentiels, des montants additionnels allant de 3 à 5 milliards de francs guinéens étaient alloués.
Il affirme avoir reçu cinq milliards pour l’organisation de certaines opérations électorales, qu’il qualifie de « fonds d’accompagnement » et non de « fonds spéciaux ». C’est précisément l’utilisation de ces sommes qui lui est aujourd’hui demandée de justifier.
L’accusation évoque notamment un décaissement de neuf milliards de francs guinéens au ministère du Budget au profit du personnel, ainsi qu’une réduction des salaires des greffiers. Des faits que le prévenu conteste formellement.
« Je n’étais pas seul décideur »
Au cœur des débats figure la gestion du budget annuel de 20 milliards de francs guinéens. Mohamed Lamine Bangoura soutient que les décaissements relevaient d’un comité de trésorerie institué par décret, composé d’un président, d’un trésorier et d’un directeur administratif et financier.
Il affirme s’être retiré de ce comité pour éviter tout conflit d’intérêts, ses membres ayant été d’anciens étudiants. « Après validation du procès-verbal, je n’intervenais plus dans aucune décision », a-t-il déclaré, cherchant à démontrer qu’il ne contrôlait pas seul les flux financiers.
Il précise également avoir exercé six ans à la Cour constitutionnelle : un an comme membre, deux ans comme vice-président et trois ans comme président. Il indique avoir perçu 21 millions de francs guinéens mensuels en tant que membre, puis 75 millions en qualité de président.
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Un patrimoine scruté par les parties civiles
Les avocats des parties civiles pointent plusieurs biens immobiliers et acquisitions jugées incompatibles, selon eux, avec les revenus déclarés de l’ancien magistrat. Ils citent notamment un immeuble à Dakar estimé à plus de 400 millions de francs CFA selon un notaire, ainsi qu’un immeuble à Nongo, à Conakry, évalué à plus de trois milliards de francs guinéens. La Cour devra déterminer si les salaires et indemnités perçus suffisent à expliquer l’origine licite de ces acquisitions.
Mohamed Lamine Bangoura affirme posséder deux duplex à Nongo financés en partie par ses revenus, ainsi qu’un immeuble à Dakar acquis entre 2018 et 2019 grâce à un prêt contracté auprès d’Afriland Bank. Il évoque également la vente d’un immeuble familial à Paris. Des domaines situés entre la prison civile de Coyah et Wonkifong appartiendraient à sa famille, dont il se dit administrateur. Un immeuble à Dubréka serait la propriété de son épouse et de sa belle-mère.
Concernant des contrats évalués à 11 milliards de francs guinéens, il explique qu’un contrat initial de huit milliards aurait été révisé à la hausse en raison d’une augmentation du loyer. Il mentionne aussi l’intervention de l’entreprise publique GUICOPRES pour la rénovation du bâtiment de la Cour, incluant le renouvellement complet du mobilier.
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Un rôle central dans les scrutins controversés
Mohamed Lamine Bangoura a présidé la Cour constitutionnelle durant une période politiquement sensible. Il a notamment validé les élections et référendums entre 2018 et 2021, dont la réforme constitutionnelle de 2020 qui a permis à l’ancien président Alpha Condé de briguer un troisième mandat, réforme largement contestée à l’époque. Le procès revêt ainsi une dimension symbolique, car il touche une institution clé du système judiciaire guinéen.
Une affaire à fort enjeu pour la lutte anticorruption
Après plusieurs heures d’audition marquées par des explications détaillées du prévenu, la CRIEF a renvoyé l’affaire au 2 mars 2026 pour la poursuite des débats. Suivi de près par l’opinion publique, ce procès pourrait constituer un test majeur pour la crédibilité de la justice économique en Guinée.
Au-delà du cas personnel de Mohamed Lamine Bangoura, il interroge la gestion des fonds publics par les hauts responsables de l’ancien régime et la capacité des institutions à exiger des comptes. La décision finale sera observée comme un indicateur de la volonté des autorités de consolider la transparence financière et de renforcer l’État de droit dans un contexte de transition politique toujours sensible.