Le premier poste de police intelligent sans personnel d’Afrique inauguré en Éthiopie

mars 9, 2026

L’Éthiopie franchit une étape inédite dans sa modernisation administrative. À Addis-Abeba, les autorités ont inauguré le tout premier poste de police « intelligent » sans personnel d’Afrique, un commissariat où les plaintes se déposent via tablettes tactiles plutôt qu’au guichet. Installé dans le quartier de Bole, ce site pilote s’inscrit dans la stratégie nationale de transformation numérique baptisée Éthiopie numérique 2030. L’objectif est clair : digitaliser les services publics et repenser la relation entre citoyens et institutions.

Un commissariat sans guichet, pensé comme un espace technologique

À l’intérieur, le décor tranche avec l’image classique d’un poste de police. Pas de file d’attente, pas de comptoir d’accueil ni d’agents appelant les usagers par leur nom. L’espace est organisé en cabines cloisonnées équipées d’une tablette tactile posée sur une petite table.

Un écran mural diffuse en continu des messages de bienvenue et des images du Premier ministre Abiy Ahmed. L’ensemble évoque davantage un showroom technologique qu’un commissariat traditionnel. Pour l’instant, des policiers en uniforme restent présents pour accompagner les visiteurs. Leur rôle consiste à expliquer le fonctionnement du système et rassurer des usagers encore peu familiers avec ce type d’interface.

Déposer plainte en quelques minutes sur écran tactile

Le commandant Demissie Yilma, responsable du développement technologique de la police, détaille la procédure. Depuis une cabine, l’usager sélectionne le type d’incident sur l’écran : crime, délit routier ou problème d’ordre général. Il saisit ensuite les faits, valide sa demande, puis une visioconférence s’ouvre automatiquement. Un agent, basé dans un autre centre, apparaît à l’écran pour poursuivre l’échange, poser des questions et enregistrer les informations nécessaires.

En cas d’urgence, des patrouilles sont immédiatement dépêchées vers la zone signalée. Le dispositif vise ainsi à combiner automatisation des démarches et intervention rapide sur le terrain. Lors de sa première semaine d’activité, le mois dernier, le commissariat a enregistré trois plaintes : un passeport égaré, une fraude financière et une réclamation mineure. Un démarrage modeste que les responsables jugent normal pour une phase de test.

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Un projet vitrine de la transformation numérique éthiopienne

Lors du lancement officiel le 9 février, le Premier ministre Abiy Ahmed a présenté l’initiative comme un symbole de modernisation des forces de l’ordre. Les médias d’État ont relayé sa volonté de rendre la police « compétente et compétitive ».

Le poste intelligent s’intègre dans un vaste programme de digitalisation des services publics : systèmes d’identité numérique, paiements électroniques, procédures judiciaires et administration territoriale. Plus de 130 services publics sont désormais accessibles en ligne. Les paiements mobiles en birr se développent rapidement et le secteur des télécommunications s’est ouvert à la concurrence, stimulant l’innovation.

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Le défi majeur de la fracture numérique

Cette ambition se heurte toutefois à une réalité structurelle. Selon un rapport de l’UNESCO publié l’an dernier, 79 % des Éthiopiens n’ont pas accès à Internet. Les conflits récents et l’instabilité politique ont par ailleurs provoqué plusieurs coupures nationales du réseau. Le pays accuse encore un retard important en matière d’infrastructures numériques.

Pour Birhan Nega Cheru, ingénieur logiciel à Addis-Abeba, ces innovations facilitent les démarches administratives lorsqu’elles fonctionnent correctement. Il souligne néanmoins un risque d’exclusion pour les personnes âgées, les ménages modestes et les populations rurales. Les citadins connectés et les jeunes générations restent aujourd’hui les principaux bénéficiaires de ces services dématérialisés.

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Former plutôt qu’équiper : la priorité des autorités

Zelalem Gizachew, analyste des politiques technologiques, reconnaît les limites actuelles mais insiste sur la progression engagée. La stratégie nationale met l’accent sur la formation et le développement des compétences numériques.

Au cours des cinq dernières années, l’accès au haut débit s’est élargi et les paiements électroniques ont connu une forte croissance. Des milliers de milliards de birrs transitent désormais par des canaux numériques. Selon lui, la modernisation des services publics repose sur trois piliers indissociables : infrastructures, cadre réglementaire et capital humain.

Un laboratoire grandeur nature pour la police du futur

Le commissariat intelligent de Bole reste un prototype. Les postes traditionnels continuent de fonctionner normalement et la majorité des citoyens privilégient encore le dépôt de plainte en face-à-face. Le succès du modèle dépendra de son adoption par le public.

L’enjeu dépasse la technologie elle-même : il s’agit d’instaurer la confiance et l’habitude d’un nouveau mode d’interaction avec l’État. En attendant, ce poste nouvelle génération fait figure de laboratoire. Un espace où l’Éthiopie teste concrètement ses ambitions numériques et expérimente l’administration de demain.

Enagnon Wilfried ADJOVI

Enagnon Wilfried ADJOVI

Rédacteur spécialisé dans l'actualité africaine, je produis des décryptages et analyses approfondies sur les enjeux politiques, économiques et technologiques qui redessinent le continent.

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